Le Rond des Berdins, épisode 7 : Vibración
Comme
tous les corbeaux, Ragnar avait grandi au sein d'une famille très élargie, où
le croassement et l'émotion régnaient en maîtres. C'était peut-être pour cela
qu'il se plaisait tant chez Mado car, sans qu'elle n'y soit pour grand-chose,
son atelier était devenu au fil du temps un point de chute incontournable pour
les ados du coin.
En plus de l'aider à porter des pièces un
peu lourdes, les jeunes pouvaient fumer, plaisanter et flirter chez cette
adulte atypique, ni parente ni professeure, qui leur laissait une grande
liberté, dans la limite du raisonnable, répondait volontiers à leurs questions
et, surtout, leur offrait une écoute attentive.
De l'explosion punk aux derniers feux du
hip-hop, des générations s'étaient succédé à l'Atelier. Crêteux, bananeux et
chevelus y avaient trouvé un terrain neutre où dialoguer ; des amitiés s'y
étaient nouées, dépassant les origines et les apparences.
Aujourd'hui, Mado louait volontiers, pour
une somme dérisoire, ses pièces monumentales aux Vibes de la Méduse, ce
festival techno qui avait présidé aux amours de Polly et Theo.
Les deux femmes, justement, venaient de
franchir le portail de la sculptrice. Rentrée plus tôt en faisant l'impasse sur
Chez Tonus, Theodora avait regagné la longère pendant que Polly et les animaux
fouillaient la lisière. Machinalement, elle avait lancé l'enceinte Bluetooth
qui, fait curieux, s'était mise à diffuser d'anciens chants espagnols datant de
la guerre civile.
Theo maudit les listes de lecture
automatiques au moment même où Polly entra dans le salon avec sa découverte
étoilée…
Madeleine, après avoir examiné l'insigne
émaillé, disparut sans mot dire dans le cagibi désordonné qu'elle appelait son
bureau.
Les filles
savaient que leur voisine, dévouée corps et âme au métal, collectionnait aussi
les épinglettes. L'étoile
rouge, grande comme une pièce de deux euros, était ébréchée sur l'une de ses
branches. Au revers subsistait encore un fragment d'épingle noirci par
l'oxydation. Allait-elle parler ?
Mado reparut, mais avec une antique boîte
à sucre.
Et ce fut la première fois que les filles
entendirent le nom d'Emilio Navarro…



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