Le Rond des Berdins, épisode 5 : dans les bras de la Méduse
En quittant le Rond des Berdins, on tombe sur la départementale qui traverse la forêt pour vous conduire à Saint-Fiacre par des lacets d'une douce déclivité.
Le bourg de Saint-Fiacre, chef-lieu de canton, occupe le fond d'une petite dépression naturelle creusée par la Méduse au sein d'un vaste plateau bocager.
Quatre matinées par semaine, Theodora Timpo emprunte de bonne heure cette petite route goudronnée, soit au volant de la voiturette sans permis du couple, soit en mobylette lorsque l'Aixam 400 est en révision chez Mado.
Une fois la Méduse franchie grâce à un pont assez gracieux, Theo ne tarde pas à se garer devant la Maison des services publics où elle officie à temps partiel. Sa mèche peroxydée et son perfecto hors d'âge, après avoir inquiété les anciens, y sont devenus familiers. Et comme le dit Tonus, l'un des deux cafetiers du bourg, le sourire de Theo désarmerait n'importe qui.
Le bureau où elle reçoit les usagers, taraudés par de récurrents problèmes administratifs, est installé dans l'ancienne école des garçons. Son toit d'ardoise sombre domine une petite place flanquée de deux tilleuls, à deux pas de la mairie et du pont.
Quoique modeste, le bourg possède une riche histoire, commencée dès l'Antiquité. Alors que Rome prenait l'eau de toutes parts, l'ermite Célerin, et sa fameuse « canne en or » (en réalité sa crosse d'évêque), s'installait dans la forêt des Berdins qui surplombe le village. Il y multipliait les guérisons miraculeuses, pourvu toutefois que le malade fût bien portant. « Seins, selles, reins » est le moyen mnémotechnique par lequel on s'est souvenu des talents du guérisseur, dont la dépouille et la crosse sont censées reposer quelque part dans les bois.
Depuis, il ne se passe pas un été sans que le garde forestier ou les gendarmes ne tombent sur un terrassier sylvestre impatient de retrouver la crosse du saint ; au risque, comme l'été précédant notre histoire, de mettre au jour une caisse de grenades des Solidarios, le maquis de républicains espagnols qui, pendant la guerre, tenait les environs et apprenait aux jeunes Fiacrois à démonter puis remonter une mitraillette Sten.
Lieu de tous les contrastes, le village hébergea également pendant quelque temps la duchesse de Berry, égérie des royalistes parmi les plus réactionnaires, les «culs blancs » ainsi que les surnommaient les Fiacrois de l'époque…
Illustration : vue plongeante de Saint-Fiacre par Kokobingo



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