jeudi 26 mars 2015

D'Allemagne

   Le mouvement national-socialiste - car les chefs considèrent, avec raison, le terme de mouvement populaire comme préférable à celui de parti - est composé, comme il résulte de son essence même, des intellectuels, d'une large masse de petits-bourgeois, d'employés de bureau et de paysans et d'une partie des chômeurs ; mais, parmi ces derniers, beaucoup sont attirés surtout par le logement, la nourriture et l'argent qu'ils trouvent dans les troupes d'assaut.
le lien entre ces éléments si divers est constitué moins par un système d'idées que par un ensemble de sentiments confus, appuyés par une propagande incohérente. On promet aux campagnes de hauts prix de vente, aux villes la vie à bon marché. Les jeunes gens romanesques sont attirés par des perspectives de luttes, de dévouement, de sacrifice ; les brutes par la certitude de pouvoir un jour massacrer à volonté.
   Une certaine unité est néanmoins assurée en apparence par le fanatisme nationaliste, que nourrit, chez les petits-bourgeois, un vif regret à l'égard de l'union sacrée d'autrefois, baptisée "socialisme du front".

Simone Weil - Ecrits sur l'Allemagne 1932-1933

mercredi 18 février 2015

British Sniper

La sortie du film de Clint Eastwood sur le sniper Kris Kyle m'a remis en mémoire un texte écris voilà déjà un petit moment. C'est un dialogue entre un vétéran de Waterloo et un type qu'on  imagine être procureur...


vous serviez dans quelle unité?
Les rifles. Le régiment d'Essex. On avait les meilleures armes.

C'était une unité d'élite?
Je suppose qu'on dirait ça aujourd'hui.

Beaucoup de tireurs d'élite nous disent que les visages de leur victimes ne les quittent plus.
Je ne sais pas pour les autres. Pour moi, ça n'a jamais été le cas.

Vous ne vous souvenez d'aucun visage ?
Sauf votre respect, m'sieur, y'en a eu tellement... p'têt un officier. Il encourageait ses hommes à avancer. Et puis il nous a vu. Il portait des moustaches tombantes. Son uniforme était tout déteint par l'eau. Il nous a vu, il s'est dit « merde! ». Un brave type qui faisait son boulot.

Tout comme vous?
Exactement.

Vous ne buvez pas?
Jamais m'sieur. Même aujourd'hui, pas d'excitant. Un peu de café, le plus souvent de l'orge grillé.

Que ressentiez vous au moment de tuer ces hommes?
Un grand calme. Il faut être tout à son affaire à ce moment là.

Beaucoup des hommes que vous avez tué devaient avoir une famille, des enfants?
Oh très certainement, m'sieur. Mais si on tenait à ses enfants, il était bien facile de quitter un champ de bataille. Le nombre de types que j'ai vu déguerpir. Vraiment, c'était facile de foutre le camp. J'ai même vu un régiment entier foutre le camp. Les hussards de je-ne-sais-plus-quoi. Ils ont tous tourné brides au moment de charger. Nos officiers étaient durs. Mais vous savez, entre les mouvements de panique et la fumée, t'as toujours moyen de tourner les talons.

Et vous même, n'avez vous jamais été tenté par la désertion?
Non.

Vous n'avez aucun sentiment de culpabilité?
Pourquoi ça ? Je n'ai laissé personne unijambiste ou rongé par la gangrène. Ou avec la moitié de la gueule emportée.

Vous avez des enfants?
Non

Vous auriez aimé en avoir?
Je ne sais pas. L'occasion ne s'est pas présentée. Remarquez que j'en côtoie souvent. Dans mon métier de colporteur, les enfants sont les premiers à venir me voir.

Vous leur racontez votre passé de soldat?
Des fois, oui.

Que leur dites vous?
Vous savez, les enfants voient la guerre comme un jeu. Moi, je leur dis que si ils veulent être soldats et bien il faut être un rifle man. Il faut être calme et patient. Même plus que ça. Ce n'est pas facile d'être un rifle man. Pour ceux qui aiment les canassons et bien rien ne vaut la lance. Pas grand-chose ne peut arrêter un bon lancier. A part un bon rifle man.

Vous aimez les chevaux?
Non. Je les ai toujours craint.

Savez vous lire?
Oui, m'sieur. Ma mère m'a appris à lire.

Comment était votre mère?
Elle était comme bien des mères je suppose.

C'est à dire?
Courageuse, drôle, aimante.

Vos parents s'entendaient bien?
Je puis dire que mes parents s'aimaient. Véritablement.

Votre père était militaire?
Pas du tout. Mon père était maître-ouvrier-charpentier sur les chantiers navals. Et il n'avait pas une grande estime pour les militaires.

Et il vous a laissé vous engager?
Je me suis engagé après la mort de mon père. Il est mort pendant la grande épidémie de choléra.

Vous vous êtes donc engagé par nécessité?
Pas vraiment. J'ai laissé tomber l'imprimeur chez qui je travaillais et je me suis engagé dans le régiment d'Essex.

Et votre mère ?
Entretemps ma mère s'était remariée. Avec un ami de mon père. Un brave homme que je connaissais depuis longtemps et que j'aimais bien. Je pouvais donc partir l'esprit tranquille, ma mère ne manquerait de rien.

Vous me semblez être quelqu'un d'assez solitaire, peu fait pour supporter la caste des officiers. Je me trompe?
Y'a du vrai dans ce que vous dites.

Alors, qu'alliez vous faire dans un régiment?
J'allais apprendre à désobéir.

A désobéir?!
Oui. A mon estomac, à mes pieds, à ma peur. Aux maisons dont on arrache les portes et les volets pour faire du feu. Au mourant dont on arrache les bottes, le froc, la montre ou quelques pièces. En Belgique, après l'affaire des Quatre-Bras il y avait tant de cadavres que notre artillerie roulait dessus allègrement. Ils se soulevaient sous les roues des canons comme pour nous saluer avant de retomber dans la boue. Nous leur rendions leur salut en leur souhaitant la bonne nuit. Ce n'était pas très malin, je l'avoue...

Sans doute y avait il des mourants dans le tas?
Il y avait de tout, oui. Et même des gars de chez nous qu'on n'avait pas pris la peine de relever...

Racontez vous cette scène aux enfants?
Pour qui me prenez vous?

Que trouve-t-on dans votre hotte de colporteur ?
Des images édifiantes. Les naufrages célèbres. Des petites histoires bon marché, des remèdes, du fil à coudre...

Avez vous une histoire préférée parmi celles que vous proposez?
Oui, celle du Prince Noir.

De quoi traite ce livre?
C'est l'histoire d'une gamine qui sauve un cheval de la boucherie. Pourtant, je n'aime pas les chevaux. Mais elle est belle cette histoire. La gamine baptise le cheval « Prince noir » et ils se mettent à gagner des prix. J'aime proposer ce livre aux enfants. Mais y'a des grandes personnes qui l'aiment bien aussi.

Vendez-vous des récits de crimes?
Oh oui! Ça, ça marche bien.

Que pensez vous des criminels dont vous vendez l'histoire?
Tout dépend. Faut voir au cas par cas. C'est bien pour cela qu'il y a des juges et des tribunaux. Ceux qui s'en prennent à des enfants, à des vieilles gens, ceux là ne méritent pas de vivre.
L'armée dans laquelle vous serviez a fait périr des enfants et des vieilles gens comme vous dites...
sans doute. Mais en tout cas, pas par volonté. Un obus, ça tombe où ça peut. Surement qu'un jour, on saura mieux les guider et on évitera tout ces drames.

Une guerre propre en somme?
Mais c'est ce que j'ai fais.

Une guerre calme...
...
Seriez vous capable de tuer quelqu'un aujourd'hui?
Bien malin qui peut répondre à cette question par oui ou par non. Je n'en sais rien. En tout cas, je n'ai jamais tué personne sur un coup de tête.

Vous avez toujours tué votre prochain calmement...
Vous même,  avez vous déjà tué ?

Jamais !
Et ça ne vous manque pas ?

Mon Dieu non !
Des fois moi si. Ce grand calme crucial. Vous sentez votre sang circuler dans vos veines. Vous êtes tout à votre affaire. Comme si le monde entier se concentrait dans votre œil.

Voulez vous dire que vous n'êtes jamais si vivant que lorsque vous tuez ?
C'est une phrase trop savante pour moi, m'sieur...
Mais, à bien y réfléchir, il se peut qu'il y'ait de ça.

Et ça ne vous semble pas inquiétant?
Ce que je faisais, je l'ai toujours fait à la vue de tout le monde. Et ça ne semblait pas inquiéter mes chefs. Pas plus mes officiers que le Duc ou le roi Georges. Et ils sont sensé savoir ce qu'ils font ces gens là et savoir qui ils emploient, pas vrai? Tenez, en Belgique, j'ai vu le Duc prier. Il paraît qu'il a pleuré tout ce qu'il a pu en entendant les noms de ses amis morts au combat. Il avait des sentiments cet homme, non?

Monsieur Huxley, nous ne sommes pas ici pour parler du Duc ou du défunt roi mais de vous!
Mais comprenez bien que sans ces deux là, je n'aurai peut être jamais tué personne! Ce n'est pas moi qui versait la solde aux régiments! Ce n'est pas moi qui ait inventé la poudre, ni payé les canons!

Si je comprend bien, malgré votre appétit à tuer, vous n'avez pris aucune part à la brutalité du monde ?!
La belle affaire! Me dire ça ici et maintenant! L'ai-je seulement créé le monde? J'aurais peut être apprécié qu'une voix céleste vienne me dire: « tu fais fausse route, mon garçon! ». Mais je n'ai jamais rien entendu de tel!

Pas même la voix de votre père?
Laissez mon père en dehors de ça !

Pourtant vous risquez fort de le croiser ici...

alors?
Je verrais bien ce qu'il me dira. Il me demandera des nouvelles de ma mère. Mais certainement pas des comptes sur ce que j'ai pu faire ou ne pas faire...

Croyez vous en Dieu, monsieur Huxley?
Je suis bien obligé, maintenant...

Très bien, alors entrez, je vous en prie.









mardi 13 janvier 2015

La seule contribution sérieuse que l’Occident puisse apporter à la paix, le seul antidote possible aux « mélanges vicieux » qui l’empoisonnent en empoisonnant tous les autres, c’est de mettre cul par-dessus tête l’ensemble de ses représentations du monde. Les autres aussi ont beaucoup à faire pour contribuer à ce chantier ? Certes ! Mais c’est à eux de savoir quoi, pas à nous. 

Jean Sur

dimanche 16 novembre 2014

Robots Après Tout

    L’homme moderne ne hait peut-être pas la vie, mais il ne l’accepte plus, il refuse de s’y soumettre, et s’il rit de ses mystères, s’il se vante de les pénétrer tôt ou tard, grâce à la guerre, il n’en a pas moins peur de ce temple immense, vide de ses dieux, et où résonne lugubrement son pas solitaire. On trouvera peut-être que je fais de lui une peinture bien sombre, bien tragique, car, par son goût de l’uniformité, par son conformisme, par sa docilité envers une administration chaque jour plus tyrannique, il paraîtrait plutôt inoffensif. C’est que les révoltes et les terreurs qui l’inspirent ne paraissent qu’à peine encore à la surface de sa conscience, mais elles plongent dans son subconscient. Chacun de ces médiocres pris à part n’inspirait aucun soupçon, paraissait même dissimuler de bons sentiments sous un cynisme affecté. Mais de leur masse anonyme, comme d’une marmite de sorcière, ont jailli spontanément l’horrible et l’atroce. Ces conformistes, si attentifs à ne se distinguer en rien les uns des autres, resteront liés à jamais au souvenir du plus grand crime de l’histoire, car les générations futures refuseront certainement de distinguer entre les lâches et les imbéciles qui ont subi ce crime faute d’avoir eu le courage de le prévoir, et les misérables qui se vantent de l’avoir volontairement perpétré, alors qu’ils n’en sont encore aujourd’hui que les aveugles instruments. Par ce crime, du moins, nous pouvons déjà juger de la malfaisance des images qui hantaient des médiocres à leur insu, et aussi du caractère monstrueux de leur refoulement.

Georges Bernanos "La France contre les Robots" 1947

lundi 3 novembre 2014

Sortie du 33 des Kokos


"Chocolat Propaganda" notre deuxième LP vient de sortir !
  Du coup, soirée de gala au Baraka (d'où est tiré ce très beau daguerréotype) avant un showcase chez Spliff le 14 Novembre et un concert au Café de l'Europe le 5 décembre !