Le Rond des Berdins, épisodes 10 et 11

 

Elles finirent par s’avouer qu’imiter le spectaculaire brassage d’air d’une fiction du câble ne leur serait d’aucune utilité. Si la forêt avait quelque chose à raconter, il suffirait de l’écouter.

Le temps, encore lourd pour la saison, promettait une fin de semaine radieuse. La voiturette ne leur jouant plus de mauvais tours depuis quelques temps, elles filèrent se baigner « aux Cloches », étang favori des deux naïades.

Au lieu d’emprunter le chemin forestier qui, en quelques minutes, les y aurait conduites, elles firent un long détour par Saint‑Fiacre. Une fois les lacets dévalés, l’Aixam franchit le Pont des Routiers, prit à gauche puis s’arrêta sur le Plan de Foire, place principale du village.

À l’Épicerie des Quatre-Bras, on choisit un poulet prometteur, rôti avec amour par Zazie. Pour une fois, la joviale quinquagénaire ne parcourait pas les hameaux environnants au volant de son vieux tube Citroën. Son poignet droit la tourmentait et Polly lui fit une première passe, avant un rendez-vous pour des soins plus complets.

En route pour Chez Tonus, les sorcières marquèrent une pause devant le monument aux morts qui faisait face au café.

C’était un modeste obélisque de granit gris posé sur un socle à trois marches. Une palme sculptée en relief surmontait les noms gravés en lettres dorées, devenues ternes avec le temps.

Délaissant les poilus de Quatorze et le malheureux appelé d’Algérie, nos détectives du samedi se concentrèrent sur la liste des morts de la Seconde Guerre. Entre mai 1940 et les dernières campagnes d’Allemagne, un seul nom apparaissait :

Abel Colin
1921-1944
Mort pour la France

L’été 1944. Le moment tragique où les Solidarios avaient failli disparaître, cernés dans la forêt des Berdins par les Allemands et les miliciens.

 

Ashes to ashes

Attablé près du célèbre juke-box de Tonus, le couple profitait d'une merveilleuse ballade de Vince Taylor.

Dès son entrée dans le café, le crop top de Theo avait fait sensation et, si elle avait tendu l'oreille, elle aurait surpris quelques murmures désapprobateurs. Mais il y avait bien longtemps qu'elle ne se souciait plus des codes vestimentaires. Un jour, Périne Turpin, la secrétaire de mairie, offusquée par une micro jupe, lui avait rappelé avec gravité que Theodora représentait l'État.

— Tout de même !

— Justement, Mme Turpin, j'essaie de lui donner un air chaleureux…

En plus du climat déréglé, le café bruissait d’autres nouvelles dont la dernière concernait une carcasse. Celle, encore fumante, d’une voiture volée puis incendiée dans la Sente des Lavandières.

Polly programmait Ashes to Ashes sur le juke-box, lorsque Tonus lança :

— Les Berdines ! Venez boire la mienne au comptoir !

La voix de Bowie résonnait sur Move On quand le trio savourait sa troisième dernière tournée.

— Vous révisez pour le Onze Novembre ? Je vous ai vues tout à l'heure, le nez collé au monument...

Décidément, rien n'échappait à Tonus, qui ressemblait comme deux gouttes de Salers au vigile du supermarché des Valseuses.

Polly reposa son verre.

— Justement, Tonus, qui pourrait nous éclairer sur la fin du maquis des Berdins ? Pour tout te dire, un type est venu creuser de nuit derrière chez nous et Theodora, ici présente, est persuadée qu'il cherche quelque chose remontant à la guerre…

— Des toiles de parachute pour s'en faire des chemises, peut-être ?...

Tonus s'essayait parfois à l'ironie, façon inspecteur Harry.

Accoudée au zinc, le menton dans la paume, Theo esquissa une moue aussi amère que son Avèze.

— Sais-tu qui était Abel Colin ?

— Theo ! Je ne suis quand même pas centenaire ! Je sais juste que, dans le maquis, c'était un bon copain à Emilio, le mécano espagnol qui est mort… pfou ! Voilà bien vingt ans, au moins… Ben d'ailleurs, c'est marrant, cette semaine, j'ai vu Claude, le fils Colin…




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