La belle personne

  Habituellement, j’aborde la scène comme un somnambule qui ne serait plus tout à fait là, qui flotterait über alles. Hélas, ce soir, que dalle : pas de flottaison, deux semelles de plomb. Ça va être long. Par chance, la sono débloque ; on commencera tard et le set sera écourté. Maigre consolation quand le déclic se fait attendre et que la langue de feu n’a pas chu sur l’office.

Sous mes yeux, le bar se métamorphose en plateau de Chabrol. La salle semble pleine de Stéphane Audran qui s’emmerdent et de Michel Bouquet s’apprêtant à rendre une serpillière d’Heineken. Heureusement pour moi, chanteur aux tours éventés, il existe souvent dans le public la belle personne en ataraxie. Celle à qui se raccrocher, tel un palmier au désert, qui rassurera et regonflera (un peu) le moral faible.

Elle a survécu aux guitar heroes comme à toutes les chroniques de Rock & Folk. Et maintenant, elle s’en fout. Pas comme une blasée, plutôt comme un bouddha. Elle connaît l’âge de glace et le goût du Témesta, l’odeur du foin coupé et des souvenirs séchés. Elle sait que le rock peut être la messe, qu’on peut revivre la passion d’Elvis et faire refleurir juillet chaque soir. Chaque soir, entre deux hoquets, être traversé par un ovni, par ce truc, cette presque connerie : « Hic et nunc ».

Pourtant, elle voit bien que le câble du micro déconne, que je n’entends pas mes collègues et que je préférerais glander chez moi. Elle s’en moque, passe une bonne soirée et, toujours souriante, gracieuse malgré les bouchons antibruit, regagne la terrasse.


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