Capitaine évaporé

  "Capitaine Jacquot, mission secrète !". À son expression, mes parents comprirent qu'aucun refus de monter à bord ne serait toléré. Fringué comme dans "l'Armée des ombres", le type portait béret, imper mastic, lunettes fumées et moustaches (peut-être postiches, au point où on en était). Il s'engouffra dans la R16 avec l'urgence du missionné et prit place à mes cotés. La bagnole démarra à la manière paternelle, pas pressée mais sure de son but… enfin, presque. En général, Jacquot se faisait trimballer une dizaine de minutes, puis descendait aussi prestement qu'il était monté. Mais, qui pouvait prévoir ce qui mijoterait sous le béret d'un type qu'une guerre morte poursuivait depuis trente ans, quand le Reich s'était effondré dans un bruit de tôles calcinées ? Le capitaine ne disait rien et mes parents s'étaient transformés en poupées du musée Grévin. Jacquot et sa guerre, tels des vampires, leur avaient sucé le présent. Seuls les bras et l'accélérateur de mon père bougeaient encore. Les grigris de la paix - carrosserie propre, vignette pour les vieux et sacs Mammouth dans le vide-poches - n'avaient pas suffi à épargner le retour de flamme à l'habitacle. Pendant ces minutes aussi imbitables que l'Occup', je crois avoir posé une question à Jacquot qui marmonna une réponse. Finalement, il donna l'ordre de stopper puis ficha le camp. Le capitaine évaporé, la R16 revint en mille neuf cent soixante quinze.

Illustration : "l'Armée des ombres" - Jean-Pierre Melville - 1969




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