Punks

C’est en 1984 que je vois ma première punk, une vraie, peignée et fringuée comme Siouxsie. Avant elle, je ne croise que des teddy boys, des hardos et le fan du Clash*. « Combat Rock » sous le bras, creepers aux pieds et chemise col relevé‑manches coupées par beau temps, il trimballe son 33 tours comme un papyrus de la mer Morte. Il cultive des embrouilles homériques avec deux autres initiés qui accusent le Clash de trahison !

Bref, tout ça pour dire que ma première punk, je la rencontre au « Presle », le bistrot au pied du bahut. Et ce, grâce à Rémy. Un proto‑métalleux à qui je dois la découverte de la socio‑musicale et l’exercice des ondes dites libres. Connu pour avoir dispersé à coups de tronçonneuse la bande de Rimard, Rémy a le chic pour révéler les talents, et surtout les talents féminins.

Notre punk solitaire est une interne de Saint‑Jo, un bahut privé voisin du nôtre. J’ai l’impression que les catholiques ont souvent favorisé le rock’n’roll à travers les âges… mais revenons à nos moutons noirs. Notre punk est peu loquace et son regard vous transperce. « Forcément », dirait Duras. Elle a des façons de grande fille bien élevée quand elle se sert un thé, tout en consentant à commenter les potins du jour ou les groupes à suivre. J’ai alors l’impression que Rémy et moi, on est en stage. Et que la punk est partout chez elle. « Si vous n’êtes pas à l’aise chez nous, vous ne vous sentirez bien nulle part », disait Louis XVI à la toute jeune Germaine Necker…

Nous sommes bientôt devenus assez à l’aise pour filer ensemble au « Loup‑Garou », un club niché au cœur de la forêt de Tronçais. Une fois là‑bas, Rémy, la punk et moi, on se trémousse sur Bauhaus, sur Cure ou les Lords. Ce qui nous change agréablement de la daube habituelle des pistes de danse. On s’amuse bien mais voyez : c’est pas faute de le chercher depuis le début, mais je ne me souviens plus du prénom de cette gamine ! Pas plus que de l’avoir questionnée sur le pourquoi du comment du punk. À cette époque, il y a des choses qui ne se demandent pas.

À vrai dire, maintenant que j’y pense… pour être tout à fait honnête, ma première vraie punk n’en porte pas les oripeaux puisque c’est Suzanne. Une fille qui revient d’une année au Lycée Français de Londres. Elle y a assisté, ravie, à l’éclosion néo‑romantique. Elle nous en loue les merveilles musicales et les recherches costumières. Brosse tendrement les vertus comparées de Bowie et d’Adam Ant avant de se pencher — oh, comme une piéta canaille ! — sur les esquisses françaises d’Octobre ou de Taxi Girl. Elle a des manières de franchir les frontières et de renverser les genres dégenrés qui me laissent pantois. Et pourtant, elle ne paye pas de mine, la Mousline : pas de chaînes, ni crêtes, ni crucifix… Pour moi, et aujourd’hui encore, ce fut la plus bath des punks.


* voir "Les creepers"

Photographie : Rassemblement pour le 1er anniversaire de la mort de Sid Vicious



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