vendredi 29 mai 2015

Céne de Manager

   Le pouvoir du Management mondialisé, auquel il accorde la majuscule, ressemble beaucoup, aux yeux de Pierre Legendre, à celui de l'occident chrétien du Moyen-Age qui, fort de l'arme décisive que lui fournit le droit romain, construisit la certitude folle de son dominium mundi, de sa "propriété du monde". J'ai eu l'expérience directe de ce délire à Alger, en 1959. Plusieurs anciens étudiants catholiques de la Sorbonne s'y trouvaient affectés, généralement comme officiers. Nous étions en plein dominium mundi. Ces jeunes gens disciplinés apportaient la même ferveur légaliste, sèche et raisonneuse, à leur prosélytisme religieux et à leurs convictions politiques. Le monde leur appartenait deux fois. Ils en avaient le dominium catholique, ils en avaient le dominium occidental. Cette double charge les obligeait, quand il était question de la torture, à des contorsions casuistiques qui me semblaient parfois plus hideuses que les pires brutalités. La religion qu'ils prêchaient était un système idéologique bardé d'une rationalité glaciale. Plus encore que par le christianisme dont ils se voulaient les missionnaires, plus encore que par la puissance occidentale dont ils pensaient être les représentants, leur coeur semblait dominé par une soumission orgueilleuse à une force sévère, immarcescible, altière. Ils étaient encore des inquisiteurs, ils étaient déjà des managers. Je songe souvent à ces jeunes gens et ce souvenir me jette contre une infranchissable muraille. Est-ce donc cela, l'être humain ? Est-ce donc cela le christianisme ? Mais sur cette muraille, bizarrement, je me sens rebondir. Dans le marais moderne, je m'enlise.

Jean Sur- La révolution pointilliste.

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