dimanche 16 novembre 2014

Robots Après Tout

    L’homme moderne ne hait peut-être pas la vie, mais il ne l’accepte plus, il refuse de s’y soumettre, et s’il rit de ses mystères, s’il se vante de les pénétrer tôt ou tard, grâce à la guerre, il n’en a pas moins peur de ce temple immense, vide de ses dieux, et où résonne lugubrement son pas solitaire. On trouvera peut-être que je fais de lui une peinture bien sombre, bien tragique, car, par son goût de l’uniformité, par son conformisme, par sa docilité envers une administration chaque jour plus tyrannique, il paraîtrait plutôt inoffensif. C’est que les révoltes et les terreurs qui l’inspirent ne paraissent qu’à peine encore à la surface de sa conscience, mais elles plongent dans son subconscient. Chacun de ces médiocres pris à part n’inspirait aucun soupçon, paraissait même dissimuler de bons sentiments sous un cynisme affecté. Mais de leur masse anonyme, comme d’une marmite de sorcière, ont jailli spontanément l’horrible et l’atroce. Ces conformistes, si attentifs à ne se distinguer en rien les uns des autres, resteront liés à jamais au souvenir du plus grand crime de l’histoire, car les générations futures refuseront certainement de distinguer entre les lâches et les imbéciles qui ont subi ce crime faute d’avoir eu le courage de le prévoir, et les misérables qui se vantent de l’avoir volontairement perpétré, alors qu’ils n’en sont encore aujourd’hui que les aveugles instruments. Par ce crime, du moins, nous pouvons déjà juger de la malfaisance des images qui hantaient des médiocres à leur insu, et aussi du caractère monstrueux de leur refoulement.

Georges Bernanos "La France contre les Robots" 1947

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