jeudi 24 mai 2012

Jan Ziska, Capitaine du Peuple

 Nous sommes au début du XVème au Royaume de Bohême, l'actuelle Tchécoslovaquie. Comme dans bon nombre de pays européens, les paysans se révoltent contre les seigneurs féodaux. Si la plupart des "Jacqueries" sont écrasées, les paysans tchèques vont trouver un conseiller militaire de premier ordre : un vieux chevalier borgne du nom de Jan Zizka ( prononcer Yan Jijka, "Jean le Borgne" ) ...

   Comme ses collègues du moment, le roi Wenceslas de Bohême mène grand train entouré qu'il est par ses chevaliers, ses prélats bedonnants et son inévitable légat du Pape. Même si le populo n'a pas grand chose dans l'écuelle, on veille à ce que les ouailles prient et paient l'impôt pour la bonne santé de Sa Sainteté. Or, il se trouve qu'un homme d'église nommé Jan Hus sème la zizanie dans les villes et les campagnes. Dans l'église où chacun se tasse entre la voisine et le petit bétail encore vivace, Jan Hus voue les grands seigneurs, les gros évêques et jusqu'à Sa Majesté aux flammes de l'enfer sous les rires et les vivats. Tout au long d'une tournée triomphale, il condamne la richesse sans frein de l'Eglise et de ses sbires. Jan Hus somme les chevaliers et les prélats de se rendre utiles à la chose publique en considérant d'un oeil neuf la notion de partage. L'affaire prend une telle tournure que le Pape s'inquiète et que notre apprenti-partageux est bientôt alpagué. Secoué comme un prunier, soumis à la torture, tout est mis en oeuvre pour que l'illuminé abjure ses folles idées. Non seulement l'homme n'abjure pas mais il en rajoute : et que le Seigneur a voulu la femme égale à l'homme ! Et que le roi, les seigneurs et les prélats ne sauraient parler au nom de Dieu ! Et patati et patata... l'horreur ! Bien vite, on le brûle en place publique. En croyant s'en débarrasser, les évêques viennent de signer leur propre condamnation à mort...

   C'est que l'église de Bohême est effectivement très riche. Et ce beau patrimoine fait saliver. D'une part la bourgeoisie des villes, d'autre part la noblesse provinciale désargentée. Dès qu'est connue la fin du courageux prophète socialisant, le tocsin résonne. Pas un bled où l'on ne s'assemble en réclamant justice pour le porte-parole de Dieu. En ville, des nobles haussent le ton et adressent au Pape une véhémente protestation. Quasiment une déclaration de guerre. A Prague même, les esprits s'échauffent à tel point qu'on passe par la fenêtre les représentants du Pape et pêle-mêle ceux du roi. Le pauvre Wenceslas en fait une crise cardiaque. Voici le royaume sans tête en pleine tempête ! Ni une ni deux, Sa Sainteté remplit d'or les poches de Sigismond ci-devant frère du roi défunt et le parachute sur Prague. A chaque époque, son parachutage malheureux... la petite noblesse crie au scandale tandis que la paysannerie monte avec femmes et enfants à l'assaut des papistes. Et voici des milliers de paysans devenus routiers et mettant la main sur leurs premières épées, lances, arbalètes et mêmes deux ou trois bombardes. Ils vont formé l'armée des partisans de Jan Hus, l'armée Hussite. Mais la réaction ne tarde pas. Sollicité et financé par le Vatican, Sigismond réunie une armada de chevaliers acquis à sa cause et de mercenaires âpres au gain. Un cartel de professionnels de la guerre qui ne doit faire qu'une bouchée des paysans et des nobliaux.
   Jan Zizka fait partie de cette petite noblesse qui ne roule pas sur l'or. Pour trouver sa pitance, ce vieux chevalier loue ses compétences militaires aux quatre coins de l'Europe orientale. Avec le temps, il s'est même spécialisé dans les causes perdues. Ainsi l'année 1410 le voit à la tête d'un détachement de cosaques lancé contre la meilleure cavalerie d'Europe : les Teutoniques, des moines-soldats prussiens qui font régner la terreur aux confins de la Pologne. Là aussi des bons amis du Pape. Contre toute attente, ces professionnels de la guerre vont être mis en pièces dans la plaine de Tannenberg par une coalition de paysans russes, d'archers tatars, de cavaliers polonais et de barons lituaniens. Sans oublier les cosaques de Zizka. Cavaliers de naissance, les cosaques savent éclairer la marche des armées slaves, semer le trouble sur les arrières des Teutoniques, utiliser mille ruses selon la configuration du terrain. A cette époque, ils ne sont pas si nombreux les chevaliers qui, comme Jan Zizka, ont à la fois l'expérience de la cavalerie lourde et d'une cavalerie légère méprisée par la noblesse. Plus que jamais la débrouille et les moyens du bord vont être l'alpha et l'oméga tactiques du vieux briscard. Lorsque la révolte éclate en Bohême, c'est tout naturellement que Zizka rallie les armées populaires. Mais tout n'est pas si simple : que faire de ces milliers de femmes, d'hommes et d'enfants qui ignorent tout de la guerre ? Ne vont-ils pas se débander à la première affaire ? A la différence des hommes d'armes de son temps, Zizka n'a pas de préjugés. Pour lui le courage n'a ni sexe, ni âge et il va donner à chacun(e) la possibilité de le démontrer.

   C'est dans cette optique que les Hussites vont construire des dizaines de chariots blindés. Chaque chariot abrite un équipage d'une vingtaine de personnes armées d'arbalètes, de faux recourbées en crochets géants, de canons à mains ou de frondes. Les chariots reliés entre eux constituent une forteresse ambulante qui s'assemble rapidement en carré ou en cercle. A i'intervalle de cinq chariots prennent place des canons dans une proportion inhabituelle pour l'époque. Une brigade de cavalerie complète le dispositif. Face aux lourds chevaliers de Sigismond, l'armée populaire privilégie la mobilité, les armes de jet et une utilisation maximale du terrain. La cavalerie légère, inspirée des cosaques, remplie parfaitement son rôle d'informatrice. Les Hussites ont toujours deux tours d'avance sur leurs adversaires ce qui leur permet de choisir soigneusement leur champ de bataille. Comme Zizka l'a prévu, la chevalerie charge bille en tête les chariots. Elle est accueillie par une volée de flèches et de boulets. Les chevaux s'emballent et nombre de leurs propriétaires sont désarçonnés. Ceux qui parviennent à se frayer un chemin jusqu'aux chars sont assommés à coup de fléaux plombés, désarçonnés par les faux recourbés ou transpercés pat les hallebardes. Lorsque la panique est complète, les réserves hussites surgissent des intervalles et mettent en pièces les nobles en armures qui une fois tombés au sol ne peuvent plus se relever. A chaque fois, les hussites prennent soin de couvrir leurs arrières en s'installant près de marécages ou de taillis impraticables. La cavalerie populaire n'a plus qu'à finir le travail en poursuivant les rescapés.
   Ce scénario va se répéter des dizaines de fois. Croulant sous les défaites, le Pape et son allié sont contraint d'accepter l'indépendance de l'église hussite.

   Le plus surprenant dans cette histoire est que les armées féodales ne changeront à aucun moment de tactique. Mais, convaincus de leur supériorité innée les chevaliers de Sigismond le pouvaient-ils ? Une belle illustration de "l'inconscience du pouvoir"...



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